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12.01.2008

Les flots de la faim

Nota: je parcourais ce matin quelques posts de mon ancien blog, tenu à Dakar en 2006. En relisant certaines de ces lignes, j'ai eu une étrange sensation. Je pense toujours chacun des mots écrits, mais les vis peut-être différemment, heureusement. Car c'est bien la preuve, que la conscience progresse. Ma vie à Brazza en 2007 y est sans doute pour quelque chose dans ma compréhension plus aiguê des racines profondes de l'arbre globalisé aux fruits empoisonnés.

 

Voici donc, pour lecture ou relecture "Les flots de la faim". Pour la petite histoire, ce texte a été écrit aux lendemains de la Marche contre la faim organisée par le PAM, et après une indescriptible "rencontre" sur l'océan... 

 

22/05/2006

Les flots de la faim

 

Ce matin là, la haute toile grisâtre et moutonnée d’éclaircies effilochée résistait encore aux assauts du soleil mal réveillé. 

Les reflets qu’offrait son miroir liquide et mouvementé sur lequel la pirogue se lança épousaient ses formes et couleurs : désordonnées et ombreuses.

 

Parfait fendeur de flots le bois de la proue transperce les eaux agitées et assure au reste de la structure le minimum de stabilité nécessaire pour chevaucher les remous iodés.

 

Après quelques minutes de sauts d’eau en air et d’air en eau, les ondes brisantes sont à présent derrière. 

La chaloupe n’a pas tremblé, aucune des stries de son bois n’a vrillé. La coque biseautée joue désormais à saute-vallon.

 

Ces montagnes mouvantes naissent et disparaissent. Elles vont et viennent, ici, devant, derrière, là et là-bas. La côte se dessine puis s’efface. Le rivage ressurgit, mais sitôt découvert, il s’évanouit à nouveau. Les arrêtes se font courbes, majestueuses et généreuses, pas moins fourbes pour autant. 

La pirogue grimpe à une vitesse saisissante, et replonge de plus belle. Les courants et les vents insufflent creux et lèvres. L’air est partout énergisant. Et à toute allure il dessine d’évanescentes dunes d’eau et propulse celles-ci à une célérité telle que le kérosène n’affiche aucune résistance. Les déferlantes hautement dépressionnaires sont trop rapides pour le bois ngorois.

 

L’horizon oscille en une suite désarythmètrée, ligne alambiquée vers laquelle la demie amande boisée pointe son nez et progresse entre cols et vallées. Seul objectif : prendre le large. 

Mais voilà, que là-bas, voici qu’au loin, venant de nulle part et trouant ce tableau secoué,  apparaît une chaloupée à la taille hypertrophiée. Plus grande, plus large, plus sombre. La pirogue la perd de vue, puis l’entraperçoit une nouvelle fois, le temps d’un instant seulement.

 

Rien n’est clair. Pas de brouillard, mais pourtant la circonspection est au rendez-vous. Toutes les embarcations à l’eau axent leur barre vers l’océan, pourtant au lointain ce vaisseau semble vouloir rejoindre la terre.  A bord, pas un pêcheur, ou deux. Pas même trois, ni quatre. En réalité : aucun pêcheur, et pourtant une centaine de silhouettes se laissait deviner aux yeux du biseau boisé.

 

Soudain, surgissant d’entre deux creux, à quelques mètres, une énorme embarcation s’impose.  

L’absconse et mystérieuse tache sombre, désormais proche, révèle sa nature. Ils sont presque cent effectivement. Des hommes essentiellement, quelques femmes au milieu des rangs, aucun enfant. Ce que la pirogue s’était laissée penser est avéré. La réalité est telle qu’elle était imaginée.

Spectaculaire scène aux indescriptibles émotions. Le bois frissonne de toutes parts. Ces regards échangés en transcendent toute l’armature. Face à elle, quelque cent hommes et femmes, entassés, les visages fermés, les yeux non éplorés, mais non moins attristés. Le désespoir se lit dans chacun de ces yeux à travers un rare et violent silence.

 

Ces compagnons d’aventure, sont devenus compagnons d’infortune. L’embarcation menée par un passeur qu’on confondrait presque avec un gondolier vénitien, est le recueil des illusions déçues. Le passeur leurs a probablement offert un ‘visa pour le rêve’ une fois les économies de chacune de leur vie encaissées.  

Malheureusement, après six jours de mer en route pour la ‘terre promise’, la croisière s’est interrompue. Plutôt que de tenter le diable, le gondolier transcontinental a préféré, rebrousser chemin, ne pas se risquer au funeste destin que connaissent régulièrement ces galères des temps modernes.

 

Alors les voilà de retour. La terre dont lentement ils se rapprochent n’est pas portugaise, espagnole, française ou italienne, c’est celle de l’Afrique, celle du Sénégal, celle de Dakar.  

Où vont-ils accoster ? Sans doute loin des complexes touristiques pour voyageurs fortunés. Dans quelle crique désertée ? La pirogue ne le sait pas. Ce que seul elle sait, lit, et ressent, c’est cette tragédie de vie qui s’exprime dans toute son intensité en cet instant atemporel, à travers, et en chacun de ces candidats à l’exil. 

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir... Le seul espoir qui les fait vivre, c’est de fuir. Fuir, là où ils sont nés, cette terre qui les a construits. Fuir ceux qu’ils aiment et dont leur cœur ne peut se passer. Fuir tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils ont. Rompre avec leur vie, contraints. Jouer avec leur vie, forcés. Payer de leur vie ce risque, prêts à. De vivre une ‘vie meilleure’, assoiffés.  Assoiffés de ne plus avoir soif, de ne plus avoir faim.

 

Cette faim, en verra-t-on un jour la fin ?  Cette faim inacceptable fera-t-elle partie de l’Histoire ?

 

Toutes les 5 secondes. 1,   2,   3,   4,   5 : Merde! Merde pourquoi ? Merde à ce monde qui n’a pas écouté ce frêle cri désespéré.  Toutes les 5 secondes.   Un enfant.   Quelque part.   Sur cette terre.   Meurt.  

Toi qui liras ces lignes, tu ne fais pas partie de ceux là, rassure toi. Non vraiment, très peu de chances pour que tu viennes inscrire ton nom à ces sinistres statistiques.

 

Notre société planétaire a les moyens de nourrir chacune de ces bouches affamées. 110 francs CFA, c’est ce que coûtent les 3 repas délivrés quotidiennement par le PAM –Programme Alimentaire Mondial. Moins de 2 centimes d’euro suffisent à rassasier un enfant décharné pour toute une journée. Mais 2 centimes d’euro, c’est bien trop cher. Acculés dans la misère, des enfants qui voient leur père fuir la faim au gré des flots incertains, n’ont plus assez de force pour pleurer.  

Aujourd'hui, plus de 17 000 enfants expireront.

 

Ces lignes ne sont pas un cri de révolte esseulé et passager. Ces mots ne changeront le monde en aucune façon. Peut être simplement auront-ils suscité une once de réaction en toi qui les lis. Quelque soit la nature de celle-ci, tant mieux.

 

 

Il n’y a de leçon à donner ni d’imprécation à décerner. Peut être simplement une invitation à s’engager...

 

 

Commentaires

merci. un tres beau texte.

Ecrit par : utopia | 12.01.2008

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